Histoire de Daewoo : ascension, faillite et héritage

Du chaebol coréen aux citadines populaires : trois décennies d'industrie sud-coréenne

Disparue d'Europe en 2011, Daewoo aura marqué les années 1990 par ses citadines abordables et son destin industriel mouvementé. Né d'un puissant chaebol sud-coréen, le constructeur automobile a connu trois décennies intenses : reprise d'un partenaire historique, alliances avec General Motors, succès commercial avec la Matiz puis chute brutale lors de la crise asiatique. Retour sur l'épopée d'une marque qui a familiarisé l'Europe avec l'industrie automobile coréenne avant de se fondre sous bannière Chevrolet.

Du commerce international à l'automobile

Le groupe Daewoo (« grand univers » en coréen) est fondé en 1967 par l'entrepreneur Kim Woo-Choong, à Séoul. Initialement orienté vers le textile et l'import-export, le chaebol diversifie rapidement ses activités : construction navale, électronique grand public, machines-outils, BTP. À la fin des années 1970, il rejoint le cercle restreint des plus grands groupes industriels sud-coréens. La branche automobile prend forme via une participation dans Saehan Motor, héritière de Shinjin Motors qui produisait des véhicules sous licence japonaise et américaine. En 1983, l'ensemble est renommé Daewoo Motor et le manufacturier coréen entre officiellement dans la cour des constructeurs.

L'ère des modèles dérivés

Pendant la décennie suivante, Daewoo Motor ne propose pas de modèles propres : sa gamme repose sur des Opel et Isuzu rebadgées, fruit d'accords industriels signés avec General Motors, alors actionnaire minoritaire. Les conducteurs coréens découvrent la Daewoo Maepsy, dérivée de l'Opel Kadett, ou la Royale, déclinée de l'Opel Rekord. Cette dépendance technologique permet à la marque d'accumuler du savoir-faire sans assumer les coûts de R&D d'un constructeur autonome. À la fin des années 1980, le manufacturier entame son émancipation et investit dans des centres de design et de développement, notamment à Worthing au Royaume-Uni, sous la direction d'anciens cadres européens.

Espero, Nexia, Lanos : l'arrivée en Europe

Au début des années 1990, Daewoo lance ses propres modèles sur le Vieux Continent. La Nexia, berline compacte dérivée d'une plateforme Opel, ouvre la voie en 1995, suivie par l'Espero, plus statutaire, dessinée par le carrossier italien Bertone. La Lanos, présentée en 1997, marque la maturité du constructeur : trois carrosseries, lignes équilibrées, mécaniques fiables et tarifs agressifs. Le manufacturier mise alors sur un réseau de distribution direct, sans concessionnaires intermédiaires, présenté comme un argument de transparence commerciale. La firme s'implante également en Europe de l'Est, où elle s'allie à des partenaires locaux comme FSO en Pologne ou UzDaewoo en Ouzbékistan, asseyant sa présence continentale.

La Matiz, citadine populaire

En 1998, le constructeur coréen frappe fort avec la Daewoo Matiz, citadine de moins de 800 kg conçue par Giorgetto Giugiaro. Initialement proposée à Fiat, qui décline le projet, la silhouette monocorps trouve avec Daewoo une seconde vie. Avec son trois cylindres modeste et son tarif très bas, la Matiz devient l'un des best-sellers européens du segment A à la fin des années 1990, en France comme en Europe centrale. Elle restera produite plus de quinze ans, traversant les changements de propriétaires industriels, et marquera durablement la mémoire automobile populaire des années 2000.

La crise asiatique et la chute de 1999

La crise financière asiatique de 1997 déstabilise les chaebols coréens, fragilisés par leur endettement colossal et leurs participations croisées. Le groupe Daewoo s'effondre en 1999 sous une dette estimée à plusieurs dizaines de milliards de dollars, au terme d'enquêtes révélant une comptabilité défaillante. Kim Woo-Choong fuit le pays avant d'être condamné des années plus tard pour fraude et détournement. La branche automobile, isolée du reste du groupe, est mise en vente. Plusieurs constructeurs s'y intéressent, dont Ford, qui se retire en 2000 après audit, avant que General Motors ne formalise une offre de reprise.

De GM Daewoo à Chevrolet Europe

Le rachat par General Motors se concrétise en 2002 sous l'enseigne GM Daewoo Auto & Technology. Le constructeur coréen continue de produire des modèles vendus tantôt sous l'écusson Daewoo, tantôt sous d'autres marques du groupe (Suzuki, Pontiac, Holden, Chevrolet). En Europe, la marque Daewoo subsiste jusqu'au milieu des années 2000 avant de basculer progressivement sous bannière Chevrolet, opération finalisée en 2011. La gamme issue de Corée — Matiz, Aveo, Cruze — circule alors aux couleurs du nœud-papillon américain. Voir aussi l'histoire de Hyundai et l'histoire de Kia pour comparer les trajectoires des constructeurs sud-coréens.

Quel héritage pour la marque ?

Bien que Daewoo automobile ait disparu d'Europe puis de Corée du Sud (où la marque s'éteint en 2014), elle laisse une empreinte significative. Plusieurs de ses anciennes plateformes ont vécu des secondes carrières chez Chevrolet, et le centre technique d'Incheon reste actif au sein de GM Korea. La fiche Wikipédia consacrée au chaebol détaille l'ensemble de la galaxie industrielle, dont seules quelques composantes (chantiers navals, électronique) survivent aujourd'hui sous d'autres pavillons. Pour les amateurs, la Matiz et la Lanos figurent désormais parmi les youngtimers accessibles, témoins d'une époque où la Corée s'imposait comme nouvelle puissance automobile mondiale. Le portail spécialisé L'argus.fr recense les fiches techniques des modèles encore en circulation.